Projet de décret historique validé à Brazzaville
Brazzaville – Après trois jours de débats méticuleux, des responsables, des juristes et des leaders de la société civile ont validé un projet de décret visant à sécuriser le régime foncier coutumier pour les communautés autochtones du Congo, une étape décrite par les participants comme un tournant dans le long et délicat dialogue national sur la terre.
Convoqué du 22 au 24 décembre sous l’égide du Ministère de la Justice, des Droits de l’Homme et de la Promotion des Peuples Autochtones, l’atelier a réuni des représentants de huit départements, des sociétés forestières, des groupes de conservation et du Programme des Nations Unies pour le développement, ont confirmé les organisateurs.
Une fois adopté par le gouvernement, le projet traduira en pratique exécutive les articles 31 et 32 de la Loi 5-2011, accordant aux Congolais autochtones la pleine propriété individuelle et collective des terres et des ressources qu’ils ont traditionnellement occupées.
Clarté juridique et garanties innovantes
Pour de nombreuses communautés forestières, la titularisation n’est pas seulement symbolique ; elle sous-tend la sécurité alimentaire, les sites culturels et la participation aux marchés de crédits carbone qui se développent dans le bassin du Congo.
S’il est approuvé, le Congo pourrait devenir le premier pays d’Afrique centrale à reconnaître la pleine propriété autochtone, une distinction qui, selon les observateurs, rehausserait le statut international de Brazzaville avant les négociations climatiques de l’année prochaine et les discussions en cours avec les prêteurs multilatéraux sur le financement du développement durable.
Pendant l’atelier, les facilitateurs ont minutieusement comparé le décret avec les statuts miniers, forestiers et de décentralisation existants pour éviter tout chevauchement juridictionnel futur, selon une note de synthèse partagée lors de la session de clôture.
Le texte oblige les promoteurs de projets à obtenir le consentement préalable, libre et éclairé des groupes autochtones résidents avant toute conversion des terres, alignant ainsi les règles nationales sur les lignes directrices de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples publiées en 2015.
Il établit également un comité de suivi au niveau provincial comprenant des chefs coutumiers, des représentantes des femmes et des administrateurs locaux, chargé de vérifier la conformité et de documenter les griefs, une innovation saluée par les représentants de la Likouala et de la Sangha où les concessions forestières dominent le paysage.
Le décret ne modifie cependant pas les concessions privées déjà attribuées, se concentrant plutôt sur les futurs permis et sur les compensations négociables en cas de chevauchements, un compromis que les participants ont jugé réaliste compte tenu des contraintes budgétaires et de la nécessité de rassurer les investisseurs.
Enjeux économiques et sociaux pour les communautés
Le ministère de la Justice estime qu’aujourd’hui, seulement trois pour cent des familles autochtones possèdent une documentation formelle, bien que la loi de 2011 ait établi ce droit ; les frais administratifs, la distance et la méconnaissance des procédures cadastrales restent des obstacles majeurs.
En vertu du décret, des équipes d’enregistrement seraient envoyées dans les villages reculés pour une délimitation des limites sur place à l’aide du GPS, les coûts étant couverts par un fonds fiduciaire dédié alimenté conjointement par les recettes de l’État et des partenaires internationaux tels que le Programme d’investissement forestier de la Banque mondiale.
Les organisations de femmes ont réussi à faire inclure des clauses affirmant que les titres peuvent être émis au nom d’une mère, reconnaissant ainsi les modèles d’héritage matrilinéaires de plusieurs clans Twa et Mbendjele ; les délégués ont déclaré que cette disposition pourrait freiner les expulsions forcées suite à un veuvage.
L’Observatoire congolais des droits de l’homme a exhorté les législateurs à accélérer l’adoption, notant que les conflits fonciers représentaient près de la moitié des 127 griefs communautaires enregistrés dans les départements du nord en 2023, impliquant souvent des revendications concurrentes entre les agro-industries et les groupes de chasse.
Les responsables gouvernementaux ont souligné que le futur décret complète, plutôt qu’il ne remplace, des réformes plus larges de l’utilisation des terres toujours en cours d’examen interministériel, notamment un cadastre numérique financé par la Banque africaine de développement et un exercice de clarification du régime foncier le long du corridor économique de Pointe-Noire.
À Brazzaville, le sénateur Juste Mbandza a suggéré que la reconnaissance des territoires ancestraux pourrait débloquer des chaînes de valeur de l’écotourisme et des produits forestiers non ligneux gérées directement par les communautés, diversifiant ainsi les revenus ruraux et soutenant le Plan national de développement 2022-2026.
Alignement sur les engagements régionaux et mondiaux
Les parlementaires de l’opposition présents à l’atelier ont largement salué le texte mais ont mis en garde contre le fait qu’un décaissement transparent du fonds fiduciaire et des évaluations d’impact périodiques seraient essentiels pour éviter ce qu’un délégué a appelé « une victoire creuse sur le papier ».
Le ministre de la Justice, Aimé Ange Wilfrid Bininga, devrait transmettre le projet final au Conseil des ministres début de la nouvelle année ; s’il est approuvé, les décrets d’application pourraient parvenir aux préfets de province avant la prochaine saison des plantations, ont projeté les responsables.
Les analystes de la société civile voient ce processus comme faisant partie d’un réajustement plus large des relations entre l’État et les communautés depuis la loi de décentralisation de 2022, qui a élargi les budgets locaux et mandaté une planification participative mais avait laissé le régime foncier largement intact jusqu’à présent.
Le décret répond également aux recommandations émises lors de l’Examen périodique universel à Genève, où le Congo s’est engagé à renforcer la protection des droits des autochtones ; des diplomates notent en privé que des progrès concrets pourraient faciliter de nouveaux financements pour la conservation dans le cadre d’initiatives comme l’Initiative pour la forêt d’Afrique centrale.
Prochaines étapes vers une mise en œuvre inclusive
Pour l’instant, l’attention se tourne vers la sensibilisation ; le ministère de la Justice prévoit des émissions radiophoniques en lingala, kituba et baka, suivies de cliniques juridiques mobiles, visant à garantir que même les hameaux les plus reculés comprennent les implications des titres de propriété et les voies de recours.
Les parties prenantes attendent les délibérations du gouvernement avec un optimisme prudent.