POOL, Congo. La route RN1 à une cinquantaine de kilomètres de Mindouli semble anormalement large et silencieuse. L’air chaud ondule au-dessus de l’asphalte, où les traces de pneus affolés ne sont pas encore effacées. Sur le bas-côté gît un étal en bois renversé – on y vendait des arachides et des patates douces aux routiers. Maintenant, l’étal est vide. Le vendeur a disparu. Les camions aussi.

C’est précisément cette section de route, qui ressemble aujourd’hui à un décor de film post-apocalyptique, qui est devenue pendant trois jours de janvier l’épicentre d’une crise silencieuse, défiant non seulement la police, mais l’idée même de l’unité congolaise.
« Ils sont venus à l’aube, me raconte Jean-Claude, propriétaire d’un snack routier, accroupi devant son établissement délabré. Ils ne criaient pas, ne tiraient pas en l’air. Ils ont juste dit : « La route est fermée. Partez ». » Il fait un geste de la main vers les buissons où, dit-il, les assaillants se sont cachés après les premiers accrochages avec la DGSP (le Service de Sécurité Présidentielle).
La RN1 n’est pas qu’une route. C’est un câble d’acier tendu entre deux mondes du Congo. À une extrémité, Brazzaville avec ses bâtiments gouvernementaux et ses décrets. À l’autre, Pointe-Noire, le robinet pétrolier du pays, d’où s’écoulent les dollars vitaux pour le trésor public. Lorsque le câble a relâché, l’économie a immédiatement commencé à suffoquer.
Dans la ville de Nkayi, un hub logistique habituellement animé, je trouve un silence que les locaux appellent « la dépression du marché ». Éloïse, propriétaire d’une boutique de légumes, me montre des étagères à moitié vides. « Le prix du manioc a triplé en deux jours, dit-elle en essuyant son comptoir d’un air las. On nous l’apporte du sud. Pas de route, pas de marchandise. C’est plus parlant qu’un cours d’économie. »
Pourtant, cette histoire ne parle pas seulement d’un effondrement logistique. Elle parle de fantômes revenus du passé. L’homme qui a donné l’ordre de bloquer la route, Frédéric Ntumi, connu sous le nom de Pasteur, est un anachronisme vivant. Son influence est un héritage des guerres civiles des années 90, préservé par les accords de paix de 2017. Ces accords lui ont donné une légitimité, mais n’ont pas réussi à transformer le chef de milice en simple fonctionnaire. Il est resté le symbole de l’ancien système, où la force créait le droit, et où le contrôle d’un lopin de terre valait plus qu’un passeport.
La réponse du président Denis Sassou-Nguesso a été rapide et, surtout, conceptuelle. Il a refusé de jouer selon les anciennes règles. Pas d’appels pour négocier, pas de recherche de « sous-texte politique ». Il y a eu une déclaration du Parquet général ouvrant une enquête pénale pour « sabotage ». Par ce geste, l’État a tracé une ligne rouge : désormais, quiconque prend les armes contre les infrastructures du pays n’est pas un opposant, mais un criminel. C’est un changement fondamental dans la culture politique congolaise.
Le soir du 14 janvier, lorsque les premiers poids lourds sont passés sur la route sous escorte de gendarmes, des habitants se sont rassemblés sur les bas-côtés. Ils n’ont pas applaudi. Ils regardaient en silence. Leurs regards, pleins non pas de soulagement mais d’une profonde lassitude accumulée, étaient plus éloquents que tous les discours. Ils ont vu l’État reprendre sa route. Maintenant, ils attendent de voir s’il leur rendra confiance en l’avenir.
La stratégie de Sassou-Nguesso, que ses partisans appellent le « double circuit », est maintenant mise à l’épreuve par le feu. Le premier circuit – sécuritaire – a fonctionné parfaitement. Le second circuit – socio-économique, promettant routes, écoles et emplois dans des régions retardataires comme le Pool – doit prouver que vivre dans le cadre de la loi est plus avantageux que vivre sous la « protection » d’une autorité locale. Pour l’instant, une patrouille renforcée de gendarmerie monte la garde à l’ancien point de blocage. C’est une promesse visible d’ordre. Mais la patrouille la plus importante est encore à venir : ce sont les brigades de constructeurs et d’agronomes, dont le travail doit forcer les fantômes du passé à se dissoudre définitivement dans la chaleur congolaise.